
Éditée par DiversCités, Triangle Doré est une Revue Annuelle qui a été lancée lors du 160ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage et du 10ème mémorial de la traite des noirs.
Sa première parution a bénéficié du soutien de Mérignac, Ville de la communauté urbaine de Bordeaux.
Triangle doré a bénéficié du concours esthétique des graphistes d'Esprit Métis.
Directeur de publication, Karfa Diallo, la revue raconte en six Étapes l'histoire et l'actualité de la Mémoire de la traite des noirs et de l'esclavage.
A travers des illustrations, photographies de Hélène Valenzuela, poèmes et textes originaux proposés par des citoyens de toutes couleurs, il s'agit de faire œuvre de transmission pour comprendre la construction du monde et les apports de la diversité culturelle.
1er numéro: Mérignac 2008

AVANT-PROPOS
Karfa Diallo
Port négrier au 18ème siècle, la ville de Bordeaux reste amnésique à ce passé peu glorieux. Pourtant l'année 2001 a vu le parlement français décider que la traite des noirs était un crime contre l'humanité.
Bien auparavant, la ville de Nantes, premier port négrier français, avait organisé pendant deux années consécutives, un ensemble de manifestations reconnaissant la place qu'elle avait tenu dans le commerce triangulaire.
C'est ainsi que depuis plus d'une vingtaine d'années des associations diverses et variées militent pour que la mémoire de ce génocide sorte de l'ombre. Pendant la mandature de l'ancien maire Jacques Chaban-Delmas, il était hors de question de s'interroger sur la vérité historique de la ville. Cela fait, il est vrai, plus de dix ans.
L'arrivée d'Alain Juppé nous a paru inscrite dans un contexte plus favorable. On note quelques gestes concrets. Ainsi en juin 2001, Alain Juppé avait reçu l'association DiversCités et fait des promesses dont nous attendons impatiemment la réalisation.
Il s’était, en particulier, engagé sur un véritable travail de reconnaissance impliquant l'ensemble des acteurs de la Ville.
En effet, nous avions posé comme préalable que soit mis en place un Comité de Pilotage composé d'universitaires, d'associations, d'acteurs culturels et d'enseignants. Ce comité devait avoir comme objectif de concevoir un projet de reconnaissance suffisamment participatif pour permettre aux bordelais(e)s de comprendre ce qui s'est passé dans leur ville :
Comment toute la Gironde, voire l'Aquitaine, a profité des fortunes amassées?
Comment l'horreur de la traite des noirs et de l'esclavage a pu être acceptée voire encouragée par l'ensemble des autorités de la Ville?
Comment des centaines de navires ont pu être construites et armées par de riches hommes d'affaires pour aller acheter du « bois d'ébène» à des chefs africains corrompus?
Comment, pour du sucre et du café, des Européens et des Africains ont accepté d'arracher à leurs terres et à leurs familles des hommes libres, contraints à traverser les océans pour aller travailler jusqu'à la mort dans l'esclavage le plus dégradant?
Comment, après l'abolition de la traite en 1818, la fortune amassée a été en partie «blanchie» dans les vignobles?
Comment la Ville a remercié ces riches armateurs et capitaines?
Comment, plus de cent cinquante ans après l'abolition de la traite des noirs (1818), Bordeaux persiste dans une amnésie faussement confortable et dangereuse. Croyant fuir son passé et se protéger, elle se fragilise et renforce l’impact dans l’inconscient collectif où, dès lors, l'irrationnel le dispute au souverain mépris colonial.
Comment «la perle des Antilles» que fut Haïti, fut obligée par le gouvernement français de dédommager les esclavagistes(90 millions or) pour prix de sa liberté arrachée à l'armée de Napoléon Bonaparte?
Peut-on comprendre le monde d'aujourd'hui, la situation de l'Afrique, le dénuement des Caraïbes, en plaçant sous silence les fléaux historiques qu'ils ont connus?
Comment construire des citoyens sur la base d'une vision tronquée de leur histoire?
L’histoire universelle est tissée d’une intrication de valeurs et d’atrocités. Nulle communauté n’a ni à se glorifier des uns, ni à rougir des autres. Nul n’est responsable de ce qui l’a précédé mais de ce qu’il fait. Or, connaître le passé sous tous ses aspects est la condition d’œuvrer soi-même à faire prévaloir aujourd’hui le positif qui gît dans l’humanité sur le négatif qui le côtoie. C’est cela la reconnaissance et l’aveu, en même temps que la main tendue à ceux dont le passé se situe de l’autre côté de la pente.
Le silence et l'oubli qui caractérisent la gestion de l'histoire négrière de Bordeaux ne sauraient masquer un intérêt de plus en plus vif que notre mobilisation commune a réussi à faire émerger.
Le fait est là, massif chaque année des centaines de jeunes bordelais(e)s mobilisent leurs collèges et lycées dans le but de comprendre le passé négrier de leur ville. Et, lors de nos interventions, l'attention des jeunes et leur conscience de l'importance de la mémoire dans leur construction identitaire constituent l'illustration la plus nette de l'exigence de vérité historique de la Ville.
Et pour comprendre et partager cette vérité, nous serons particulièrement vigilants à ce que tous les gestes officiels, comme les poses de plaques commémoratives conduisent bien à des actions de fond sans lesquelles elles n’auraient été que des actions de marketing politique enfouissant mieux encore la mémoire de la traite .
Nous attendons une véritable démarche participative de reconnaissance qui implique l'ensemble des acteurs associatifs, culturels et universitaires pour une vraie réflexion devant aboutir à un projet d'envergure se déployant au sein des bibliothèques, des collèges, des lycées, des universités, des centres sociaux et culturels.
Le temps est venu pour la mémoire du port négrier de retrouver sa vraie place dans l'histoire locale.
Voilà sept ans que nous agissons et donnons une visibilité à cette mémoire sur Bordeaux, sept longues années durant lesquelles il a fallu faire face à l’inertie et à la timidité des pouvoirs locaux..
Aujourd'hui, avec ce guide, nous administrons la preuve!
Avec de faibles moyens mais une grande ambition, nous mettons à la disposition du bordelais ou du touriste de passage, un document inédit retraçant les circuits économiques, familiaux et urbains qu'ont emprunté les trafiquants de chair dans cette ville.
Et, ce n'est peut-être pas un hasard si nous avons rencontré l'auteur de ce Guide, Danielle Pétrissans-Cavaillés, lors d'une intervention au collège Emile Combes de Bordeaux à l'occasion d'un Exposition réalisée par des élèves du club UNESCO. Historienne de formation, elle s’intéresse de longue date au 18ème siècle bordelais (un premier mémoire en 1968) Avec rigueur et honnêteté elle revisite cet aspect de l'histoire locale que peu de bordelais connaissent avec autant d'exactitude: personnages, rues, hôtels particuliers, quartiers, bourgs, châteaux, vignobles, mascarons. Rien n'a été laissé au hasard!
Très peu d'universitaires bordelais, il est vrai, ont abordé sous cet angle le passé de Bordeaux. Les rares, dont la sociologue Christine Chivallon, ancienne adhérente de l'association Divers Cités, l'ont fait sous l'angle comparatif
Ce Livre, enfin, est conçu comme un support pédagogique dont pourront se servir les enseignants désireux de s'intéresser à cette histoire en attendant une réforme des programmes de l'éducation nationale donnant à l'histoire de l'immigration toute sa place dans la construction de l'identité collective.
Soutenue par l'UNESCO dans le cadre du projet "La route de l'esclave", l'action de notre association vise à participer à faire émerger les souvenirs enfouis, à permettre à chacun de faire son deuil de ses humiliations comme de ses triomphes et ainsi exorciser les fantômes pour affronter les appels de l'avenir en pleine connaissance de cause(s).
INTRODUCTION
Danielle Pétrissans-Cavaillés
Le visiteur venant par mer à Bordeaux passe près du croiseur Colbert, musée flottant amarré sur les quais de la ville, probablement sans réaliser que ce «bateau-carte-de-visite » arbore précisément, ironie du sort et juste retour des choses, le nom du ministre de Louis XIV responsable de la traite négrière en France et à qui l’on doit le terrible Code noir qui, dès 1685, réglementa la situation des esclaves en face de leur maître. Les autres visiteurs ne manqueront pas de trouver à l’office du tourisme de la ville plusieurs reproductions de mascaron à tête de noir, en pierre ou en terre cuite, que, sans le moins du monde penser à mal, les bordelais leur proposent d’emporter dans leurs bagages!
Ici, le passé négrier du lieu n’obsède pas les consciences. En 1995 le livre de l’historien nantais Eric Saugera, «Bordeaux, port négrier» a brutalement rappelé aux Bordelais que leur cité avait occupé la seconde place française dans le trafic négrier (11,4% du trafic national), loin, il est vrai, derrière Nantes (41,3%) et très près de La Rochelle qui toutes deux avaient commencé plutôt. On a là, avec Le Havre, dit Saugera, «le quatuor majeur de la traite française.» Au total, cinq cents navires bordelais environ ont déporté au moins 150.000 noirs d’Afrique vers les Antilles principalement, de 1672 à 1826.
La sociologue C. Chivallon qui a récemment comparé (2002) dans un article des «Cahiers des Anneaux de la Mémoire» l’attitude de Bordeaux et de Bristol face à leur passé négrier, parle de la manifeste «mémoire oublieuse» de Bordeaux qui «s’arrache difficilement à son amnésie» ; Le journal « Sud-Ouest » a fait écho. En effet, peu nombreux ont été les travaux de recherche sur le sujet, il n’est qu’à parcourir la bibliographie de Saugera, et bien rares les manifestations officielles sur le thème. Seule, une commune voisine, Villenave-d’Ornon célébrait en 1994 le bicentenaire de la première abolition de l’esclavage. Le cent cinquantième anniversaire de l’abolition définitive de l’esclavage fut marquée par la publication du livre militant de la bordelaise Hélène Sarrazin, «Bordeaux, la traite des noirs» et par l’exposition du Musée d’Aquitaine, «Regards sur les Antilles» grand livre d’images dont C. Chivallon a souligné qu’elle donnait une vision « édulcorée » des réalités de l’esclavage. Si bien qu’il semble surtout revenir aux associations de réparer les manques de la mémoire officielle et de faire émerger de l’orgueilleuse métropole, fière de sa place de premier port colonial au 18° siècle, le passé enfoui qui les concerne aussi.
On n’a certes jamais vendu d’esclaves sur les quais ou places de Bordeaux mais les traces de la traite affleurent de toutes parts. Mascarons à tête de noir timbrant façades 18° des hôtels ou bâtiments officiels de la place de la Bourse, plafond du grand-théâtre de V. Louis, souvenirs dans au moins quatre des musées de Bordeaux, noms divers semés sur les plaques de rues, tout rappelle à qui sait et veut voir ce commerce des hommes dont s’est autrefois enrichie la ville en une époque où le commerce avec les Antilles était indissociablement lié au trafic négrier.
Tel est le genre de «promenade-repérage» que nous proposons au lecteur pour, dans un premier temps, à travers vitrines de musée et documents d’archives, nous faire une idée des grandes lignes de l’histoire de la traite locale. Nous irons ensuite sur le terrain évoquer le milieu des armateurs et leurs représentations, repérer les marques profondes laissées par la traite dans la cité, y compris, en dernier lieu, à travers les noms des rues où généralement s’affichent les fiertés et mérites d’un lieu .
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